Une fenêtre sur ma vie

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Cela fait cinq ans que j’étais né. Moi, un petit garçon brun aux joues bien rondes, se trouvait assis calmement sur une chaise faite d’un bois clair et d’une paille dorée qui picotait mes petites fesses. Mes pieds, habillés de simples socquettes blanches, se balançaient lentement au-dessus d’une grosse moquette marron appartenant à la chambre de mes grands-parents paternels. Ce revêtement donnait une sensation de confort, un peu comme si je me trouvai encore dans le ventre maternel. Les pieds des adultes s’enfonçaient légèrement à chaque pas effectué. Ils devaient sûrement ressentir la sensation de marcher sur un nuage.

Les murs me montraient un très joli paysage, réalisé en aquarelle, d’un lac encerclé d’une végétation luxuriante où volaient quelques papillons bleus. Le moi d’aujourd’hui se serait essaimant imaginé, voyant ceci, en train d’effectuer une promenade parmi un roman proustien. Et plus précisément, de faire la rencontre non réelle d’une jolie demoiselle à la peau forte blanche, habillée en bourgeoise. On aurait discuté non facilement pour cause d’une grande timidité de sa part.

Les meubles de la chambre se disposaient comme ceci : à ma gauche se trouvait un lit proposant deux places recouvert d’une couette décorée d’un coucher de soleil sur une mer parfaitement calme et un palmer planté au milieu d’une plage (aujourd’hui, cette représentation ferait clicher, mais à cette époque, l’image symbolisait les nouvelles séries télévisées américaines). Au-dessus de ce mobilier, une armoire formait un pont. Il permettait à mes grands-parents de ranger leurs vêtements (surtout ceux à mon grand-père, car les habilles appartenant à sa femme pendaient à l’intérieur d’une armoire localisée à droite du lit).

Sur ma droite, au fond d’un renforcement, une commode à sous-vêtements portait un miroir, une boîte à bijoux fortement décorée, et une lampe contenant un étrange liquide marron claire qui, selon mamie, pouvait tous nous tuer s’il y venait à se reprendre sur le sol. Sans savoir pourquoi, je ne la croyais pas.

Le mobilier était fait d’un bois foncé, ce qui absorbait une importante quantité de lumière, plongeant ainsi l’endroit au sein d’une pénombre et d’une fraîcheur semblable à celles des veilles demeures du sud de la France. Les meubles diffusaient leur senteur. Elle me certifiait l’ancienneté du lieu.

À côté de la porte d’entrée, donc derrière moi, un porte-vêtement sur pied proposait aux personnes entrantes des habiles de nuit féminins et masculins.

 

De mon jeune âge, tout me paraissait vieux. Vieux comme mes grands-parents, dont la femme, sévère pour ma réussite scolaire malgré mon jeune âge tout en ayant un amour débordant envers moi, et l’homme, bon vivant, mais avec un font râleur.

Ne voulant jamais rester loin de ma mère, je ne les connais pas encore très bien. Maman, assise à mes côtés, posait sa fine main sur ma cuisse, par peur que je tombe. En même temps, elle m’apprenait à boire avec une paille. Un verre d’eau rougie par du sirop de grenadine servait de terrain d’entraînement où le tube en plastique jaune canari bougeait en tous sens. Ma bouche mordillait l’extrémité au sec, au lieu de le pincer délicatement avec ses lèvres. De temps à autre, le liquide montait légèrement, puis retombait aussitôt en formant quelques bulles dans un bruit propice au rire.

« Yohan ! Inspire, ce n’est pas compliqué. Et comme cela tu pourras boire seule comme un grand » prononça une voix féminine enveloppée d’une fausse sévérité.

J’eus soudain envie de lui faire plaisir. Je pris la paille en pleine bouche et j’aspirai un grand coup. Le liquide sucré envahit instantanément ma bouche dans une joie partagée. La réussite d’un fils infirme engendre toujours du bonheur, pensa le moi actuel.

 

***

 

Mon père, ainsi que mon grand-père, travaillait sur le toit pour réparer la dizaine de tuiles cassées par la tempête survenue la nuit dernière. Les hommes pouvaient admirer un magnifique ciel bleu dépourvu de tout nuage, et s’étalant au-dessus d’un terrain de football, d’une allée d’arbres et d’habitations. Le soleil couchant fessait encore régner une agréable chaleur propre au mois d’août.

Je les regardais, tout en sachant que je ne pourrais jamais faire cela. Aucune tristesse ne me gagnait, car la conscience qu’une déférence m’accompagnée se trouvait déjà en moi. Mon handicap était ma normalité.

 

Par la suite, ma vie s’était assombrie. Mais ce jour-là, l’innocence me complaît de bonheur.

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